Poisons
Bruno Saint-Hill

L'histoire

L'argent facile, la drogue, l'alcool, autant de poisons qui guettent la jeunesse de tous milieux. Jacky vit avec son père dans un quartier HLM de province. Il va découvrir un autre monde, un autre milieu, tout aussi menacé. Un femme, juge, saura lui éviter cet engrenage infernal et lui redonner une vraie joie de vivre.
Poisons… le cri de Bruno Saint-Hill pour ceux qui ont tant besoin de confiance. Un roman passionnant, d'un style vif et exceptionnel.

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Auteur : Bruno Saint-Hill

Illustrateur : Pas df'illustrations

Sous le titre Poisons sont réunis deux livres de Bruno Saint-Hill, dont seul le premier avait déjà été publié :

1. Outreville
2. Outrecoeur (inédit)

Bibliophilie

Ci-dessous sont mentionnées les différentes collections dans lesquelles est paru ce titre. Les dates indiquées entre parenthèses sont celles de la première édition dans chaque collection. Les dates des réimpressions ne sont pas reportées.

Le Poison - 1. Outreville, Nouveau Signe de Piste n°127 (1986)
Poisons, Totem Hors série (2006)

Une analyse

Au départ, je n'ai pas eu beaucoup de chance. Après, oui, j'en ai eu. Et après, plus du tout. » Ainsi commence Poisons, le dernier roman paru de Bruno Saint-Hill.
À peine deux ans après
La Ronceraie, Bruno Saint-Hill, sa plume, sa verve, sont de retour avec un nouveau roman. Comme l'était La Ronceraie, Poisons est en fait la réédition d'une série commencée au Signe de Piste et jamais terminée du temps de la collection. Enfin, voilà la fin.
Bruno Saint-Hill s'attaque dans
Poisons à un sujet peu abordé dans le Signe de Piste mais pourtant extrêmement présent dans la vie des jeunes des années 1970 : la drogue. Au contraire de La Blanche qui se cantonnait à un milieu social bien précis, Poisons s'attache à donner une vision globale de ce fléau : des couches les plus basses de la société aux milieux les plus aisés, tous les jeunes peuvent être touchés. Parce que la chance ne choisit pas, parce que « l'argent ne fait pas le bonheur ».
Afin de mieux cerner ses personnages, Bruno Saint-Hill divise son histoire en deux récits distincts :
Outreville (Nouveau Signe de Piste n°127, 1986) et Outrecoeur (indédit), deux univers qu'a priori rien ne peut rapprocher, qui seraient même antinomiques. Outreville : une cité dortoir délabrée et sinistre et ses habitants, ouvriers, immigrés, petits commerçants. Outrecoeur : une ville de province avec ses notables, ses châtelains, sa bourgeoisie. Mais le même poison infecte les deux mondes et les relie : la drogue, ses réseaux, ses passeurs. A travers ces deux livres, c'est une fresque grandiose, un défilé de portraits toujours aussi attachants que nous offre Bruno Saint-Hill.

Outreville


Outreville est le récit émouvant de Jacky, qui avec une langue énergique, drôle, acide, nous raconte tout ce qui arrive aux enfants du quartier, au moment crucial de l'adolescence. En jouant à merveille d'un style parlé, direct, gouailleur mais en même temps riche d'émotion et de sincérité, Bruno Saint-Hill nous introduit dans la tête de ces gamins. Jacky prévient tout de suite : au départ, leurs chances sont minimes.
D'abord, le décor, la cité où ils ont grandi, « Les Peupliers », et d'où il va leur falloir beaucoup de volonté pour sortir : « notre bloc-béton, huit étages sans ascenseurs… une caserne interminable ». Les parents ? Des ouvriers qui travaillent à l'usine. L'ambiance familiale s'en ressent : « les repas au lance-pierres, les week-ends à la télé, l'école cavalcade, la supérette à fond la caisse, les paniers, les ordures, j'ai tout trimballé, des tonnes, des années ! Cent soixante marches d'escalier-ciment. Et autant pour remonter. On disait que j'étais courageux. J'étais surtout seul, et fatigué, souvent. Mais j'étais aussi décidé à m'en sortir… »
En une nuit, les vies de Jacky Normand, de Julien Leroux, et de Ritou (dit Pupuce) se jouent. Une grosse bêtise, un jeu de gamins étourdis ou  naïfs et les voilà pris dans un engrenage administratif : police, juge, éducateur. Ensuite, l'apprentissage, qui éparpille la bande et projette chacun des garçons sur un chemin solitaire, l'amenant à suivre son propre destin.
Dans l'histoire de Jacky Normand, tous les gosses sont décidés à « s'en sortir », malgré les tuiles, les faux-pas qui peuvent leur coûter leur avenir, les accidents de parcours, les copains qui les entraînent vers le bas, les parents morts, idiots, ou simplement usés par la vie. Il y a ceux qui sont décidés à y arriver coûte que coûte, même si la voie choisie les abaissera davantage. Il y a ceux qui saisissent la chance quand elle leur tend la main : un juge pour enfant, une école, des amis à protéger. Il y a ceux qui tombent en chemin de façon imméritée, absurde, au moment où tout va mieux.
Parce que la mort, chez Bruno Saint-Hill, n'est jamais une « punition » ou la conséquence d'un mauvais choix. Elle est aveugle, injuste, inexplicable. Elle frappe souvent les plus innocents.
Les « méchants », comme toujours, ne le sont pas vraiment. Chez Bruno Saint-Hill, il n'y a que des incompris ou des mal-aimés. Car les enfants d'Outreville, pour toujours, auront en souvenir la boue, la pluie, le ciment moisi, la peur des motards fous. Ainsi s'explique peut-être la chute de Julien Leroux : « Tout avait pris naissance à Outreville, dans des conditions d'existence intolérables. Dans un cloaque, entre des murs peints en noir, les pillages du samedi soir, les bagarres des gangs. Pas de sport, des vélos de misère. Des grands trop grands, des copains trop petits… »
Comme Bruno Saint-Hill a un faible pour les « enfants perdus » à joli sourire et âme de renard, il a toujours l'air de laisser entendre que rien n'est jamais perdu pour eux, que même celui qui disparaît menottes aux poignets pourrait revenir, un jour,  avec un visage tout différent.

Outrecoeur


O
utrecoeur est le beau côté du décor : un château, des filles pensionnaires, des garçons bien élevés, des chevaux, des fêtes élégantes, avec alcool… et LSD. Car à quinze ans, on est tout aussi malheureux dans un château que l'on adore mais que l'on va devoir quitter (rares sont les châteaux qui ne sont pas vendus ou menacés de l'être, chez  Bruno Saint-Hill) que dans une cité de béton.
Au contraire de Jacky Normand qui cherche toute sa vie à quitter l'endroit où il est né, Arnaud Lasalle voudrait conserver à jamais le château familial. Et si son père est propriétaire d'une usine où travaillent des ouvriers comme le père de Jacky, il est finalement aussi absorbé, affairé, absent, que les parents d'
Outreville.
Il y a même moins de cœur, dans ce monde où frères et sœurs se déchirent avec des sourires froids et des piques assassines au lieu de se lancer des gifles et des noms d'oiseaux. C'est qu'
Outrecoeur mérite bien son nom. Chacun garde ses blessures pour soi, ses chagrins dissimulés sous une apparence nonchalante et indifférente. Julien Leroux revendait pour mieux vivre, pour gagner un jour ce monde d'Outrecoeur où il n'aurait sans doute pas été plus heureux. Arnaud Lasalle, Philippe le jeune poète, Pascal, adolescents matériellement gâtés et affectivement abandonnés, tentent de fuir leur milieu pour un ailleurs qui n'existe que le temps d'une dose. Dans ce cas seuls le retour en arrière ou la mort sont possibles : « Il ne l'avait pas voulu ! Il avait seulement souhaité s'évader un instant d'une existence, d'un monde où il ne se retrouvait plus. Les uns se blessent à la main, chez d'autres le cœur défaille. Du sang, ou une vie entière. Dans les deux cas, un accident. »
Devant des parents impuissants ou inconsistants, et parce que les enfants de notables mettent un peu plus de temps à se retrouver devant un juge, c'est finalement l'intervention d'autres garçons, de Jacky réapparu, d'Aymeric, de Hacène, qui donne à Arnaud le minimum de chaleur humaine que tout être humain est en droit de réclamer pour se tirer d'une mauvaise passe.
Alors que le regard de Bruno Saint-Hill sur
Outreville la désolée était plein de compassion, d'indulgence pour tous ses habitants, même les plus piteux, les plus ravagés, les écrasés de la vie, il y a dans cette peinture des demeures distinguées d'Outrecoeur un jugement plus sec, un œil plus glacé, un mépris contenu envers ce beau monde non seulement incapable de sauver ses enfants mais qui en plus sécrète tout ce qu'il faut pour les perdre.

Conclusion


Bruno Saint-Hill est un très grand écrivain moraliste, ce genre noble de la littérature.
Outreville est un beau livre qui prend aux tripes, porté par la sincérité. Outrecoeur avance masqué. On se dit tout d'abord : « Encore une histoire de châtelains et d'aristocrates admirables ». Eh bien non. Les gens admirables, c'est le père de Jacky Normand, le propriétaire de King, le chien massacré, même le gardien fou tueur de chats. Bruno Saint-Hill porte sur Outrecoeur un regard corrosif et sans illusions. Au contraire de La Blanche, ce n'est pas d'un milieu bourgeois, de l'argent, de relations de parents avocats, que vient le salut des enfants en perdition. Le dénouement, amené par une intrigue policière qui court en fil rouge dans toute la seconde partie, porte une condamnation qui tombe en même temps que les masques du Château.
Ce Château qui est finalement la source de la corruption, la fontaine du poison.

Sandrine Alexie et Pauline Bertrand

Article paru dans le bulletin « Signe de Piste » n°68

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